Alain Patrice Nganang
La Promesse des fleurs Genre de texte Contexte Notes Alain Patrice Nganang est né en 1970 à Yaoundé (Cameroun). Cet ouvrage est son premier roman. Bibliographie
roman
Le narrateur est en train d’écrire un roman dont le héros s’appellerait Jacqueline. Dans la vie réelle, il vient de se battre pour défendre l’honneur de sa sœur Sandra. Il a regagné la chambre qu’il partage avec elle. Pour une fois, il ne peut écrire car son corps est trop endolori. Le crieur public annonce que la rivière du village vient d’être infectée. Il faudrait faire des cérémonies pour que la rivière retrouve son calme. Le narrateur se retrouve dans sa chambre et entend les commentaires que font ses parents, il ressasse tout ce qui s’est passé depuis le premier chapitre jusqu’à maintenant dans son lit. Et c’est là qu’intervient le rêve.
Ce rêve se situe au chapitre neuvième. Il s’intitule «Un rêve érotique».
La Promesse des fleurs , Paris, L’Harmattan, 1997, p. 67-71.
Un rêve érotique
Dans la nuit, toutes ces images de violence vinrent me hanter comme une vie à répétition, des origines à ces jours. Je revécus le premier chapitre de cette histoire, son chapitre deuxième, son chapitre troisième. Je revécus surtout son chapitre quatrième avec une certaine variation, qui vaut bien la peine d’être redite. Je vis ma Jacqueline prendre soudain la forme et la posture mythique de la baigneuse dans la nuit, mais cette fois dans l’enclos de ma chambre. Les étoiles tombaient du plafond ouvert au-dessus de ma tête en une pluie d’eau en poudre d’or. Je revis mon ami Meka qui s’était improvisé chef d’orchestre dans ce nouveau concert de la totalité, se transformer véritablement en serpent, en serpent se tortillant au son de la musique de l’univers. Je le vis s’élever comme enchanté, entraîné par la musique et puis redescendre et glisser à mes pieds, sans que j’aie abandonné mon lit. Peut-être le monde des fictions faisait-il soudain son intrusion dans ma vie, sans crier gare.
Je revis Jacqueline sortir des abords du marigot, avancer vers moi, et au lieu de crier au secours et de maudire, me tendre ses mains comme une véritable ballerine dans l’entrain féerique d’un sacre des étoiles. Je la vis me faire sortir de la nuit des temps, de l’obscurité de ma cachette. Je vis Jacqueline refuser de se cacher derrière ses vêtements, refuser de disparaître derrière les buissons pour cacher la femme en elle. Je la vis s’avancer vers moi, comme une lionne prête à aimer, comme une femme s’offrant à l’amour et se saisir de moi par le bras, se saisir de moi par la taille. Je la vis soudain glisser sa main le long de mon corps, comme recherchant l’extrémité frémissante de ma définition intime de moi. Son bras se perdait contre ma peau tremblante, glissait doucement le long mon dos, faisait sauter au passage les boutons de mes vêtements, les attaches innombrables qui retenaient jusque-là ma force; son bras doucement épluchait mon corps. Jacqueline faisait sauter toutes les frontières inutiles que j’avais dressées pour ma protection devant les assauts quelconques de sa viande volcanique.
Et moi j’étais transi de peur. Pourtant, j’étais possédé et ne pouvais pas bouger dans ce dévoilement musical de mon âme, oui, dans ce décorticage mystérieux de mon être. Et puis nous devenions, Jacqueline et moi, arbre qui se balance; nous devenions buisson qui se courbe; nous devenions sentier qui court dans la nuit; nous devenions lignes d’ombres qui s’entremêlent. Je voyais dans la nuit, dans la quiétude hachée de ma chambre, et c’est comme si les choses prenaient vie devant moi, se mettaient soudain à chanter et à danser. Je m’approchais du point d’origine qui toujours fuit la main qui se lance à sa conquête. La lune regardait en souriant, comme la porte de ma chambre qui s’entrouvrait sur le silence de la nature, pour dire le poème de nos corps liés….
…tu m’ouvres les portes de l’éternité dans la concorde, Je bois dans le fleuve de tes sens la potion de l’immortalité. Le fleuve bouillonnant de ta présence proche, de ta présence sous ma présence. Le fleuve explosif qui est l’appel de ton âme dissous dans les mouvements dynamiques et harmonieux de ton corps. Tu es la partie égarée du puzzle que je suis, la réponse à l’appel de ma viande et le chemin en question. Tu es le chemin de la vie que j’emprunte inexorablement, avec la conviction du conquérant, de l’explorateur avisé. Je fouille les arbres de ta forêt dense à la recherche du signe égaré qui devrait parachever l’œuvre de l’artiste. L’amour est l’autre chemin de la création. Le refus de la masturbation de soi.
Jacqueline, tu te donnes aux assauts indomptés de ma volonté, de mes désirs et je découvre l’être caché. Je perçois la vérité sous la chaleur de ton souffle haché. Il faut aller encore plus loin dans le mouvement de concorde et d’union des chairs, des viandes, des merdes, dans l’acte originel. Il faut poursuivre sa marche sur le chemin du sacre. Il faut aller plus loin dans l’égarement qui ne perd pas, mais trouve l’homme, mais crée l’homme. L’immense et incontrôlé vertige qui aboutit paradoxalement au point fixe de l’être. Tu me laisses scruter dans l’abîme de l’être, jusqu’au fond de mes fantasmes. L’univers du rêve qui n’est plus rêve. Le rêve fait réalité dans l’achèvement orchestré du va-et-vient. La côte concordante remise dans sa position initiale par le choix volontaire de l’élévation. Tel un vol d’oiseau, nous montons dans la cadence effrénée, dans le rythme libéré, insaisissables dorénavant, pour atteindre-la naissance!
Puis nous devons refuser la chute, parce que c’est notre devoir. Nous avons choisi l’éternité dans l’élévation et devons rester fidèles au mouvement originaire. Nous avons choisi la vie et pas un simulacre de vie. Puiser dans la source de vie à grandes gorgées. Gloutonnes. Gourmandes. Boire. Ne jamais se rassasier. Ne jamais s’arrêter. Refuser le mensonge de vie qui s’achève trop vite à peine vécue, l’ombre du jour dans une obscurité profonde. Boire. Nous avons choisi l’ouverture, parce qu’il faut entrer dans la légende. Devenir légende. Nous devons devenir l’arbre qui pousse ses racines à la naissance du poème, à la renaissance de la parole, de l’homme. Boire. Nous avons choisi le rêve et le conte merveilleux et devons rester fidèles à ce choix de l’impossible. C’est le défi lancé par le silence des êtres, au dialogue des sourds-muets. Nous avons choisi le dialogue qui va derrière les mots. Nous avons choisi le langage infini qui va derrière la parole. Qui se perd dans l’abîme inconnu, pour rechercher dans le fond qui ne s’arrête pas, la racine sombre du mot. Boire. Nous sommes investis d’une mission fondatrice de parole, de la parole retrouvée. Nous sommes investis d’une mission de création, de recréation, de vie.
Nous sommes définis….
Et moi — Je crois en la poésie. Une poésie qui est création de vie. Le chant libéré de toutes les contraintes de l’expression de soi. Le chant qui appelle l’aurore dans le soubresaut de son rythme qui sans cesse fuit la nuit pour la trace ensoleillée, la lune et autres. Le chant libérateur de l’esprit de subversion du silence et des ténèbres, de l’abîme des êtres. Le chant libérateur des énergies. Le chant recréateur de vie. Le chant qui est négation de l’être et affirmation du monde de l’impossible. Terre vierge à l’impérialisme des rêves purs.
Et elle — Je crois en toi, poète à l’âme tranchante. Pourfendeur des chairs fermes mais vermoulues. Libérateur indompté de l’homme prisonnier de sa carcasse. Éclaireur des ténèbres. Sécheur des boues. Tu animes les statues de sel. Tu secoues les feuilles de ton souffle de vie et arrêtes le mouvement général de chute. Tu crées la vie par l’enchantement de ton verbe. De la boue, tu fais or. De la merde, tu fais diamant. Des cris, tu fais chant. Soumi’nga, tu es mon homme à la poigne conquérante. Viens donc visiter le royaume de la naissance dans la coordination des gestes. De toi, je fais le pionnier de la vision, être à quatre yeux. Voyant éternel sorti des temps séculaires. Communicateur du présent et messager de l’envers.
Et moi encore — Je crois en toi, femme. Être à la chair profonde. Chemin de toute croisade de la vérité des choses et des êtres. Tu as, inscrit dans les traits de ton corps, les signes de la vie. Tu es à la source de toute vie. Tu es la terre fertile, le chemin inévitable de tous les rêves. De tous les possibles qui s’offrent à ma conquête. Jacqueline, tu es l’eau vive qui transmue. L’esprit fait chair dans tous les recoins de ses définitions. Tu emprisonnes dans l’empire de tes sens le monde des illusions à posséder. Tu es l’âme que recherche le cavalier rapide qui fend l’air, qui entre dans la parole du vent, dans l’univers liquide à la naissance des choses. Tu es le chemin, la vie et la source de vie.
Et la lune dans tout cela, alors — Ainsi soit-il, et je vous ouvre les portes du royaume des fictions. Il suffit de demeurer dans le sens du choix, dans la direction du vent qui parle. Écouter le chant des arbres et y rester fidèle. Vous avez le don de l’ouïe. Écouter l’appel de l’eau, l’appel du ciel qui tombe. Du ciel devenu terre. Vous avez le don de la vue à l’envers. Et toi poète assis à ta table de travail. Devant ta feuille blanche. Dans le mouvement de ta parole et de ton âme, ô poète reçois le don de la vision. Poète, tu as pénétré le royaume de la contre-vie. Puise dans les profondeurs de ton chant et crée la vie. Puise dans les profondeurs, dans l’abîme de tes sens et crée l’esprit. Poète, tu as retrouvé l’inspiration perdue. Tu as retrouvé la puissance de faire la vie. Poète, tu es esprit. Crée.
Le matin je fus surpris de sentir mon fond de caleçon mouillé. J’avais éjaculé pour la première fois.
Reproduit avec la permission de l’auteur.
Texte sous droits.