Alain Patrice Nganang

La Promesse des fleurs

Cameroun   1997

Genre de texte
roman

Contexte
Le narrateur avait rendez-vous avec Meka, son meilleur ami. En arrivant chez ce dernier, il le trouve occupé à faire l’amour avec une femme. Surpris, et quelque peu déçu, le héros rebrousse chemin. Il passe devant le lampadaire, lieu de rencontre des jeunes du village, mais ne veut aucunement y rencontrer les autres amis. Il se sent seul et rentre chez lui. Il va se mettre au lit et s’endort. Le rêve a lieu le matin quand sa maman tente vainement de le réveiller pour aller à l’école. Au cours de ce rêve, il va à la recherche de Jacqueline, personnage de son invention puisqu’il est lui-même un écrivain en herbe.

Notes
Ce rêve occupe tout le chapitre onzième du roman qui s’intitule «La quête spirituelle», et se situe vers le milieu.

Bibliographie
La Promesse des fleurs, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 79-89.




Une maison mystérieuse

La quête spirituelle

Notre petite chambre était soudain éveillée, alors que ma sœur et moi, nous étions encore couchés. J’étais comme prisonnier des couvertures. Je ne pouvais pas bouger, bien que j’eusse essayé en de violents gestes de mon corps, de m’arracher de ma torpeur. J’avais beau réunir mes poings, serrer mon corps, entraîner mes bras dans le mouvement quotidien de l’homme qui se lève de son lit, je restais planté devant le visage de ce soleil étrange. Mon corps ne m’obéissait plus.

Une voix fendit bientôt cette lumière bizarre, et me dit :
«Lève-toi, traverse cette porte que j’ai ouverte pour toi, prends le chemin contraire au lampadaire que tu connais si bien. Tu vois la rue qui mène à la Carrière, l’éternelle rue, suis-la. Tu arriveras bientôt à un bar du nom de ‘L’ami des amies-Bar’. Il est situé à un carrefour. Tu prendras le chemin qui mène à une grande poubelle. Arrivé à la poubelle, tu vireras à droite. Tu feras à peu près cent mètres et tu verras un autre bar du nom ‘Entrez Ok et sortez KO-bar’. Prends la route qui va derrière ce bar, et puis continue ton chemin, continue seulement et si tu te perds, demande la route qui mène à la maison de Jacqueline. On t’indiquera la direction. Marche seulement et tu arriveras.»

Je me levai comme entraîné par la force de cette parole qui me libérait des chaînes du lit et de la lumière, comme saisi par cet espoir qui se dessinait à l’extrémité de ma quête et sans brosser mes dents, sans même laver mon visage, je me lançai sur le chemin que la voix m’avait décrit. Après avoir marché pendant bien longtemps, je me retrouvai devant une maison en terre battue. La maison était juste à côté de la rue comme une peau de banane jetée sur le chemin, ou comme un tas d’ordures que les services d’hygiène publique laissaient traîner là, par complaisance. La maison était croulante. Seuls deux frêles pieux l’empêchaient de tomber définitivement sur la tête des passants. Seul un scandale devait avoir permis à cette maison d’être toujours debout, à encombrer la route, me disais-je.

Je me demandais s’il était possible que de telles maisons existent encore dans une ville comme Yaoundé. Je me demandais s’il était possible que de pareilles maisons encombrent encore les rues d’une ville qui se dit moderne, en ce vingt et unième siècle, en cette fin des années quatre-vingt. Y avait-il seulement âme qui vive à l’intérieur de cette maison sinistre? Une chose me paraissait évidente : cette maison de malheur n’appartient certainement pas à ma Jacqueline telle que je l’avais imaginée. Bien que la position de cette maison correspondît à toutes les descriptions de la voix qui m’avait arraché de mon lit pour me jeter en route, je ne voulais pas me laisser convaincre. Comment donc!

Je m’approchai de la maison de la mort, tout peureux, et frappai à la porte. Personne ne me répondit. Je frappai encore et bientôt, un vieil homme sortit des ténèbres, noua son drap à la taille pour cacher une hernie millénaire, et me demanda ce que je voulais. Il ressemblait à sa maison par ses rides nombreuses qui creusaient des sillons profonds sur son visage, par sa poitrine découverte qui tombait en de nombreuses mamelles.

L’homme n’avait pas de dents et ses lèvres disparaissaient comme dans un trou abyssal. Il aurait pu avaler un homme entier avec sa gueule de boa. Je ne le regardais pas pour ne pas avoir peur, pour ne pas me mettre à fuir, car j’avais besoin de ses renseignements afin de pouvoir continuer mon chemin. Ce vieillard qui ressemblait à une tombe ouverte possédait-il dans l’obscurité de ses secrets la clef de ma Jacqueline? J’étais vraiment surpris que la solution à ma quête, que le sésame de mon histoire se trouve dans la bouche édentée et puante d’un vieillard devant moi.

«Ah bon, tu recherches Jacqueline, mon fils? Il te faut passer par ici», dit-il.

Et il me montra l’intérieur de la maison sinistre. Il aurait tout aussi bien pu me montrer l’intérieur de sa bouche, en un geste morbide qui certainement signifierait ma fin, car son geste me pétrifia. J’allais donc disparaître dans la caverne de cette bouche et dans le gouffre de cette maison, sans laisser de traces! J’étais convaincu que cette maison, tout comme le vieillard qui l’habitait, que tous les deux étaient cannibales. Mais je n’allais pas précipiter l’écroulement sénile du corps de cet homme avec de telles insultes; lui manquer de respect, alors qu’il avait certainement le pouvoir de me saisir par mon ombre et de me faire disparaître avec pieds, mains et cheveux dans l’abîme de sa bouche. Ne me demandait-il déjà pas d’entrer dans le creux de son salon? Je me maîtrisais le plus possible et lui dis que peut-être, il se trompait. Je lui dis encore que ma Jacqueline devait habiter plus loin. Mais en fin de compte, je ne sais pas pourquoi je lui racontais des balivernes, car je ne savais même pas où Jacqueline habitait réellement. Une chose était sûre : je ne voulais pas entrer dans cette maison qui n’attendait sûrement que moi pour disparaître.

Je dis au vieillard, courageux, qu’il se trompait et que j’allais demander les renseignements qui étaient nécessaires à ma quête à une autre personne, au prochain passant de cette rue. Je m’éloignai à reculons, pour éviter une surprise, contrôlant mon ombre su sol, les traces de mes pas, mes oreilles, mes cheveux pour qu’ils ne disparaissent pas soudain, et quand je fus hors de portée, je me mis à courir. L’homme disait dans mon dos :
«Jacqueline est bien ma fille, je ne peux pas me tromper sur ma progéniture. Pour qui me prends-tu?»

Il disait que sa fille habitait dans cette maison avec lui et ne tarderait pas à venir à ma rencontre; il disait que je n’avais qu’à entrer dans la maison, que je n’avais qu’à attendre un instant, car elle dormait encore; il disait que c’était encore trop tard dans la nuit, et que sa fille ne pouvait que dormir comme il se doit. Puis, il dut encore avoir crié dans mon ombre, que je ne devais pas me laisser tromper par la lumière du jour, car «tout ici est à l’envers». Sa voix caverneuse emplissait la paysage, dominait les nuages, transformait l’univers. Mais je me bouchais les oreilles pour ne plus l’écouter.

Je n’arrêtais de courir qu’après un certain nombre d’heures. Mais qu’importait le temps? Plus je courais, plus je pouvais m’éloigner de la maison cannibale. En fin de compte, où allais-je? J’avais tout simplement mis un pas devant l’autre, j’avais fait se succéder mes pas sans trop me demander si je rebroussais chemin, ou si je continuais ma quête. C’est vrai, je n’allais pas abandonner ma recherche de Jacqueline à cause de la bouche effrayante d’un vieillard sur mon chemin! Je marchai ou courus encore bien longtemps, mais ne trouvai plus personne pour me renseigner. Le chemin ne finissait pas, et ne menait pas non plus à une autre maison. Seuls les oiseaux chantaient au-dessus de ma tête comme pour se moquer de moi, ou pour me donner des conseils que je ne comprenais pas.

Je marchai longtemps encore et épuisé, me reposai, avant de recommencer à marcher. Bientôt, je vis une autre maison croulante au bout de mon chemin. Aveuglé par la fatigue de mes jambes et de mon corps, écrasé par la force d’un soleil qui n’était pas clément envers moi, je pouvais me tromper sur la forme des murs, mais ces pieux! Je les aurais reconnus maintenant parmi mille autres pieux! Je tremblais de tout mon corps. C’était encore la maison du vieillard que j’avais quitté à reculons. J’étais prisonnier d’un cercle vicieux qui me ramenait devant cette maison de malheur.

Le vieillard, toujours devant sa porte, semblait m’attendre. Je l’entendis rire de sa bouche édentée quand il me vit revenir vers lui. Je tremblais de tout mon corps, secoué par ce rire d’une bouche qui certainement prononcerait bientôt ma condamnation à disparaître, pour avoir recherché Jacqueline. Je me demandai s’il avait été intelligent jadis, de rechercher ma Jacqueline, de vouloir seulement écrire l’histoire de sa vie. Peut-être sa recherche était-elle ma propre perte? Peut-être l’ayant trouvée, je disparaîtrais. Le vieillard ne me laissa cependant pas le temps de me décider. Je n’aurais pas été surpris s’il me révélait avoir déjà acheté mon âme au famla, soldée par mes parents pour sauver ma famille de la pauvreté. En réalité, il n’y avait plus aucune décision à prendre, parce que visiblement, j’étais à la merci de cet homme et de cette maison du diable.

« Je savais que tu reviendrais, mon fils. Ce chemin que tu as pris mène également devant ma porte ».
« Je m’en suis rendu compte, vieux », dis-je, irrespectueux. Il y a un certain orgueil qui habite l’homme devant sa fin. Beaucoup de conducteurs sur l’axe lourd Yaoudé-Douala, qui se savent être bientôt des cadavres, appellent leur Hiace « s’en-fout-la-mort». Je m’habillais soudain d’un vêtement de l’un de nos nombreux s’en-fout-la-mort.

« Le chemin qui mène à Jacqueline passe par mon salon.»

Sans plus réfléchir, j’entrai. Je traversai la salle à manger, pénétrai dans une chambre qui heureusement débouchait sur un autre chemin. En traversant la maison du vieillard, j’étais tremblant de peur, mais dès que je me retrouvai de l’autre côté de ses murs, je ne pus m’empêcher de sourire, de me retourner, plein de remerciements, pour lui dire au revoir. Il me regardait avec un air de moqueur, mais semblait un peu déçu par mon comportement, par mes doutes:

«Dire qu’il y avait des écrivains qui étaient prêts à mourir pour que vive leur personnage», dit-il. «Ah! L’époque glorieuse est finie! Où est passée la génération d’écrivains radicaux? Où sont les écrivains assassins? Es-tu de ceux qui écrivent pour gagner beaucoup d’argent? Es-tu de ces imbéciles qui écrivent des romans pour passer à la télévision et jouer aux stars? J’attendais un écrivain, mais je ne vois venir qu’une machine à écrire, qui en plus a peur de la rouille !»

Et dans mon dos, je l’entendis crier : «Il y en a qui sont prêts à s’exiler pour que leurs héros vivent! Regarde Ngugi! Regarde Soyinka! Regarde Beti! Ça, ce n’étaient pas des écrivains pour talk show! Peut-on se dire écrivain et avoir peur de la mort? Ah! Ah! Ah! Regardez-le fuir! Il a même peur de son ombre! »

Cette déception du vieillard qui s’éparpillait en crachats dans mon dos me secoua peu. J’étais trop heureux d’être encore tout en chair de l’autre côté de sa maison, pour me soucier d’autre chose que de quitter cet endroit sinistre le plus rapidement possible. Je continuai mon chemin, cette fois en sifflotant.

J’avais déjà traversé un salon dans lequel j’avais eu l’impression que des gens mangeaient; j’avais traversé une chambre dans laquelle j’avais distingué un lit, sur lequel un couple faisait l’amour. J’avais pressé le pas vers la sortie, de l’autre côté de cette maison de l’ombre. L’idée que si maintenant je changeais d’avis, si je décidais par une saute d’humeur par exemple, de revenir sur mes pas, j’aurais à repasser par cette maison croulante du vieillard me retira toute envie de me poser encore des questions de fond.

Je marchai bien longtemps encore, et rencontrai bientôt sur mon chemin un mendiant qui jetait tout le temps ses deux mains dans son dos, pour faire pitié et obtenir un peu d’argent. Il avançait vers moi, avec les mains en l’envers. À le voir de loin, c’était comme si son corps tout entier était à l’envers, c’était comme si sa tête était à l’envers, c’était comme si lui-même était à l’envers. Le mendiant était, vu de loin, un homme à l’envers qui avançait vers moi à pas résolus.

Arrivé à ma hauteur, l’homme dit quelque chose que je ne compris pas. Je crus alors que dans le charabia qui était sien, il me demandait l’aumône. Je lui donnai quelques francs. C’est alors que, laissant revenir ses mains à leur position initiale — et il redevenait alors un homme à l’endroit —, il me montra une petite bifurcation entre deux maisons, se retourna et partit sans rien ajouter.

Je n’en demandais pas plus et n’attendis même pas de le voir disparaître au loin pour me jeter dans la voie qu’il m’avait indiquée. Le chemin était couvert parce que maintenant, je marchais entre des maisons. Je traversai bientôt des cours dans lesquelles les enfants jouaient, je traversai des ponts qui se perdaient dans d’autres maisons, je longeai des murs qui menaçaient de manger la route, des caniveaux qui s’achevaient dans des maisons, je dansai sur des planches qui devaient être des ponts et me retrouvai bientôt sur une grand-route. C’est tout juste si je n’avais pas enjambé des lits, mais maintenant, tout cela n’avait plus de sens. J’étais allé de l’avant, et il me restait à pouvoir m’orienter sur cette grand-route qui allait à droite et à gauche de moi, se perdre dans d’autres routes plus grandes encore.

Si j’avais traversé la grande-route, je me serais retrouvé devant une bifurcation entre deux maisons, à l’ombre de toitures rabougries. Mais si je l’avais suivie, j’aurais marché su soleil illuminant ces maisons lépreuses en son bord. En fait, je ne savais laquelle de ces deux possibilités me mènerait vers Jacqueline. Je ne savais quel chemin choisir. Je m’assis et me mis à réfléchir. Cette route inchangeable et ces maisons qui devant moi ouvraient sur une piste moribonde étaient aussi silencieuses et toutes aussi entraînantes les unes que les autres. Bientôt, un homme marchant sur ses bras sortit de la petite bifurcation, comme par enchantement.

Je traversai la route en courant, car j’avais interprété la sortie de l’homme comme un signe salvateur des esprits. Je voulais me perdre dans la piste qu’il m’avait indiquée. L’homme arrêta mon élan :

«Niet mbom, tu dois me ask first», dit-il.

Il était debout sur ses bras, comme si de rien n’était. Ses jambes étaient écartées au soleil, au-dessus de son corps, comme des mains crucifiées. Il marchait et donnait l’impression d’une croix qui se déplaçait. L’homme-croix avait laissé des morceaux de tissu et des grêlons pendre à ses jambes écartées et devenait un crucifix multicolore et bruissant qui avançait dans la rue, qui avançait comme si tout le monde dans cette rue devait marcher en croix. Je n’avais pas encore rencontré d’autres hommes durant ma quête que le vieillard et l’homme à l’envers, et ne pouvais pas dire comment les habitants de ces lieux se mouvaient. L’homme devant moi était pourtant suffisamment pittoresque, et semblait me signaler la présence ultime d’un autre monde.

Bientôt, des gens comme moi s’agglutinèrent autour de l’homme-croix et je sus que lui seul avait le don de marcher en T. L’homme était peut-être mal à l’aise, ou alors la foule de curieux autour de lui devait l’énerver. La présence bête de cette foule lui fit d’ailleurs perdre son équilibre. Il se retourna, s’assit sur ses jambes comme un ascète hindou et commença à faire quelques autres mouvements avec ses lèvres. Il fit de nombreuses contorsions avec son corps, mangea ses orteils en se retournant dans son dos, sentit son anus avec ses narines, se plia sur lui-même quatre fois et devint une boule, une boule qui roule. Il donnait l’impression de n’avoir plus d’os du tout, sans pour autant avoir l’air de peiner.

La foule applaudit à chacune de ses performances. Certaines personnes lui jetèrent des pièces de cent francs, que le bouboule ne refusa pas. Et bientôt, il se mit à rouler aux pieds de la foule qui applaudissait. Des pièces de cent francs pleuvaient, que deux mains sortant de cette boule humaine ramassaient assidûment. La foule explosait de joie, et mes yeux sortaient de leurs orbites, suintaient d’étonnement. La roue s’arrêta un instant devant moi, et me dit de sa voix d’homme :

«Tcha la grand-route et tu siba à gauche.»

Je me serais trompé de chemin. Je remerciai la roue qui continuait de rouler et quittai la foule, encore émerveillé. D’un côté et de l’autre de la route, il y avait des bars, des maisons de joie, des vendeurs de cigarettes, des stations d’essence, des salons de coiffure pour hommes et pour femmes, des étalages de vente de soya, des squelettes de voitures, et cætera. Parfois, un homme se levait d’un caniveau, comme un zombie sortant d’un tombeau et s’avançait vers moi en titubant. Il disait des mots inaudibles, des grossièretés qui achevaient de me repousser, et bientôt trébuchait sur son ombre et se retrouvait dans un autre caniveau. C’est alors que je me rendais compte qu’il était simplement ivre. Le soûlard ronflait bientôt, comme si le caniveau dans lequel il se trouvait, était le lit douillet d’une pute, et que personne n’avait jusque-là remarqué aux abords de la route.

Parfois, c’était une femme qui sortait d’une maison, en courant, avec autour de ses reins uniquement un pagne. Son visage était entièrement décomposé et de sa bouche suintaient des dents. C’était un monstre. Du sang coulait de ses narines, mais personne ne réagissait; personne n’allait assister cette sinistrée de la nuit. J’entendais des gens dire qu’elle n’était qu’un oiseau nocturne. Et je la regardais courir, aller se réfugier dans son monde de sorcières; je la regardais s’éloigner en de grands mouvements de hanches, de fesses, de seins, de bras et j’entendais encore des gens dire que cette femme-là était un homme, qu’elle avait la barbe sous le menton et un bangala entre les jambes. Des gens disaient que si l’on y faisait attention, on pourrait voir encore entre ses dents, les restes de chair des nombreuses personnes qu’elle avait mangées la nuit; des gens disaient qu’elle n’était qu’une naufragée des ténèbres, qu’elle avait été prise dans un piège mystique; des gens disaient qu’elle avait été si occupée par son repas nocturne qu’elle avait manqué l’avion qui aurait dû l’emporter en enfer.

Je rencontrai également un homme couché sur le chemin et, croyant tout d’abord que ce n’était encore qu’un ivrogne, j’étais allé à côté de lui. Les senteurs ainsi que la haute garde de mouches me repoussèrent vivement. Personne ne semblait s’occuper de ce mort dans la rue, bien que sa présence là soit visible. Les vivants passaient tout simplement, comme si tout était normal, comme si la présence d’un mort sur la grand-route ne devait pas déranger outre mesure. Je m’approchai du cadavre et vis qu’il était partiellement rongé par des asticots, que certaines parties de son corps n’étaient en fait plus que de la peau sur du vide. Ses yeux et sa bouche étaient figés dans le mouvement du cri. Une armée de mouches dansait au-dessus de lui, et une autre armée d’asticots le travaillait de l’intérieur. Certaines parties de son corps laissaient d’ailleurs déjà entrevoir son squelette, et chacun dans cette rue n’attendait assurément plus que l’instant où cet homme éparpillé sur le goudron se lèverait de tous ses os, ramasserait les restes de son corps, pour s’en aller de son propre chef dans le cimetière du coin, reposer son âme en paix.

La présence d’un cadavre là faisait partie de la vie quotidienne de cette grand-route que j’apprenais à connaître, mais qui me semblait pourtant si familière. Je n’attendis pas que, secouant ses mouches, ses asticots, sa viande pourrie et ses os, le mort se lève devant moi et se mette lui aussi à marcher, comme ces passants inconnus. C’était un homme qui devait avoir été assassiné par des bandits, l’un de ces cadavres qui se retrouvent quotidiennement dans les buissons derrière les maisons de la Briqueterie et ne font même plus s’étonner, ne font plus se lever que les mouches et s’empresser des asticots industrieux. Je n’attendis pas comme apparemment tous les passants de cette rue, que le cadavre se mette lui-même à demander justice, pour ce crime qui lui avait coûté la vie, et pressai le pas sans plus me retourner.

Je marchai encore longtemps et arrivai bientôt dans une impasse. Le chemin s’arrêtait soudain et devant moi, un carton marqué comme par un enfant ou par quelqu’un qui ne devait pas trop écrire souvent disait, laconique: FIN DU MONDE. Je me retournai, ahuri. Fallait-il refaire cette rue ensoleillée, ces bifurcations, ces ponts? Fallait-il rencontrer une fois de plus ce cadavre-zombie, cette femme-homme-cannibale, cet homme-croix-sans-os, cet homme-à-l’envers, cette maison-cannibale-du-vieillard? Fallait-il refaire l’expérience d’une marche à rebours sur cette grand-route? Fallait-il rejoindre cette route qui en d’innombrables bifurcations finirait par donner sur notre unique rue, sous notre éternel lampadaire, dans notre jeu de dames placé sur les genoux de Sammy et Bayo sous le regard de Yoba, ou au plus dans un lit minuscule où mon corps prisonnier de draps était allongé aux côtés de ma sœur?

Devant moi, la route finissait en un carré de maisons qui me tournaient le dos. Je ne voyais pas de porte dans l’obscurité de cette fin abrupte, qui puisse me permettre de continuer mon chemin. Je ne voyais pas de fenêtre dans laquelle je pouvais m’engouffrer pour continuer de me perdre. J’avais cependant la conviction que si je cognais sur ces murs de toutes mes forces, si je criais de toute ma voix, une voie se créerait certainement devant mes pas et me laisserait continuer ma quête. Je voulais aller de l’autre côté de ces murs. J’avais autant peur de revoir le vieillard à la maison-tombe-sinistre, l’homme-croix, l’homme-à-l’envers, le mort-vivant, que de revoir notre unique rue et notre lampadaire-filon. J’avais la conviction que, passant de l’autre côté de cette rue qui était finie, je serais sauvé.

Je me mis à cogner les murs de toutes mes forces, pour les faire tomber. Je leur assénai des coups de pieds violents, et des coups de reins à me faire m’émietter. Je cognai et criai de toutes mes veines, de tous mes poumons, de tout mon corps, appelai Jacqueline de toute ma voix, lui demandant de faire tomber ces barrières qui m’empêchaient de m’unir avec elle. Bientôt, j’entendis, de l’autre du mur, un léger bruit, comme une réponse à mon appel ou alors comme écho de mon pleur. Le bruit devint bientôt de plus en plus fort. Je me calmai pour l’écouter, saisi; le bruit devint des coups sur une porte que je ne voyais pas encore; et puis il devint des coups sur la porte de ma chambre.

C’était maman qui m’appelait dans la cour: […]

Reproduit avec la permission de l’auteur.

Texte sous droits.

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