(Auguste, comte de) Villiers de l’Isle-Adam
Contes cruels Genre de texte Contexte Le baron De la V. raconte une histoire qui lui est arrivée pour expliquer la nature des coïncidences mystérieuses qui surviennent dans la vie de certains. Le soir du solstice d’automne de 1876, après une séance de spiritisme, il est rentré chez lui déprimé. Il a alors envie de quitter Paris pour aller se reposer à la campagne. Le visage de l’abbé Maucombe s’impose dans son esprit; il se rend donc chez lui au presbytère d’un petit village de basse-bretagne. Une fois chez l’abbé, il est victime d’hallucinations morbides et, la première nuit, il fait un rêve étrange. Texte témoin
nouvelle
Le rêve se situe dans le vingt-deuxième texte intitulé « L’intersigne » dédié à l’abbé de Villers. Le recueil compte 28 textes.
Paris, Mercure de France, 1922, p. 296-300.
«Intersigne à l’abbé de Villers »
Un petit bénitier, en porcelaine coloriée, avec sa branche de buis, était suspendu auprès de mon chevet. Je mouillai, tout à coup, mes paupières avec de l’eau bénite pour les rafraîchir, puis j’éteignis la bougie et je fermai les yeux. Le sommeil s’approchait : la fièvre s’apaisait. J’allais m’endormir.
Trois petits coups secs, impératifs, furent frappés à ma porte.
– hein? Me dis-je, en sursaut.
Alors je m’aperçus que mon premier somme avait déjà commencé. J’ignorais où j’étais. Je me croyais à Paris. Certains repos donnent ces sortes d’oublis risibles. Ayant même, presque aussitôt, perdu de vue la cause principale de mon réveil, je m’étirai voluptueusement, dans une complète inconscience de la situation.
– à propos, me dis-je tout à coup : mais on a frappé? Quelle visite peut bien? ... à ce point de ma phrase, une notion confuse et obscure que je n’étais plus à Paris, mais dans un presbytère de Bretagne, chez l’abbé Maucombe, me vint à l’esprit. En un clin d’oeil, je fus au milieu de la chambre.
Ma première impression, en même temps que celle du froid aux pieds, fut celle d’une vive lumière. La pleine lune brillait, en face de la fenêtre, au-dessus de l’église, et, à travers les rideaux blancs, découpait son angle de flamme déserte et pâle sur le parquet. Il était bien minuit.
Mes idées étaient morbides. Qu’était-ce donc? L’ombre était extraordinaire. Comme je m’approchais de la porte, une tache de braise, partie du trou de la serrure, vint errer sur ma main et sur ma manche.
Il y avait quelqu’un derrière la porte : on avait réellement frappé. Cependant, à deux pas du loquet, je m’arrêtai court.
Une chose me paraissait surprenante : la nature de la tache qui courait sur ma main. C’était une lueur glacée, sanglante, n’éclairant pas. d’autre part, comment se faisait-il que je ne voyais aucune ligne de lumière sous la porte, dans le corridor? – mais, en vérité, ce qui sortait ainsi du trou de la serrure me causait l’impression du regard phosphorique d’un hibou!
En ce moment, l’heure sonna, dehors, à l’église, dans le vent nocturne.
– qui est là? Demandai-je, à voix basse.
La lueur s’éteignit :
– j’allais m’approcher... mais la porte s’ouvrit, largement, lentement, silencieusement.
En face de moi, dans le corridor, se tenait, debout, une forme haute et noire, – un prêtre, le tricorne sur la tête. La lune l’éclairait tout entier, à l’exception de la figure : je ne voyais que le feu de ses deux prunelles qui me considéraient avec une solennelle fixité.
Le souffle de l’autre monde enveloppait ce visiteur, son attitude m’oppressait l’âme. Paralysé par une frayeur qui s’enfla instantanément jusqu’au paroxysme, je contemplai le désolant personnage, en silence.
Tout à coup, le prêtre éleva le bras, avec lenteur, vers moi. Il me présentait une chose lourde et vague. C’était un manteau. Un grand manteau noir, un manteau de voyage. Il me le tendait, comme pour me l’offrir! ... je fermai les yeux pour ne pas voir cela. Oh! Je ne voulais pas voir cela! Mais un oiseau de nuit, avec un cri affreux, passa entre nous, et le vent de ses ailes, m’effleurant les paupières, me les fit rouvrir. Je sentis qu’il voletait par la chambre. Alors, – et avec un râle d’angoisse, car les forces me trahissaient pour crier, – je repoussai la porte de mes deux mains crispées et étendues et je donnai un violent tour de clef, frénétique et les cheveux dressés! Chose singulière, il me sembla que tout cela ne faisait aucun bruit. C’était plus que l’organisme n’en pouvait supporter. Je m’éveillai. J’étais assis sur mon séant, dans mon lit, les bras tendus devant moi; j’étais glacé; le front trempé de sueur; mon coeur frappait contre les parois de ma poitrine de gros coups sombres.
– ah! Me dis-je, le songe horrible! Toutefois, mon insurmontable anxiété subsistait. Il me fallut plus d’une minute avant d’oser remuer le bras pour chercher les allumettes : j’appréhendais de sentir, dans l’obscurité, une main froide saisir la mienne et la presser amicalement. J’eus un mouvement nerveux en entendant ces allumettes bruire sous mes doigts dans le fer du chandelier. Je rallumai la bougie.
Instantanément, je me sentis mieux; la lumière, cette vibration divine, diversifie les milieux funèbres et console des mauvaises terreurs. Je résolus de boire un verre d’eau froide pour me remettre tout à fait et je descendis du lit.
En passant devant la fenêtre, je remarquai une chose : la lune était exactement pareille à celle de mon songe, bien que je ne l’eusse pas vue avant de me mettre au lit; et, en allant, la bougie à la main, examiner la serrure de la porte, je constatai qu’un tour de clef avait été donné en dedans, ce que je n’avais point fait avant mon sommeil.
A ces découvertes, je jetai un regard autour de moi. Je commençai à trouver que la chose était revêtue d’un caractère bien insolite. Je me recouchai, je m’accoudai, je cherchai à me raisonner, à me prouver que tout cela n’était qu’un accès de somnambulisme très lucide, mais je me rassurai de moins en moins. Cependant, la fatigue me prit comme une vague, berça mes noires pensées et m’endormit brusquement dans mon angoisse.