Victor Hugo

Les Misérables

France   1862

Genre de texte
roman

Contexte
Ce rêve se situe à la partie 1, livre 7, chapitre 4, intitulé « Formes que prend la souffrance pendant le sommeil », première moitié du chapitre.

Jean Valjean, forçat évadé, vit depuis huit ans à Montreuil-sur-mer sous l'identité de M. Madeleine, maire de la ville. Il vient d'apprendre qu'un certain Champmathieu a été arrêté pour un vol anodin, mais que, comme il a été pris pour Jean Valjean, il risque les galères à perpétuité. Le véritable Jean Valjean est écartelé entre l'idée de continuer sa vie de bourgeois respectable et celle de se dénoncer pour éviter qu'un autre ne soit condamné à sa place. Il a loué une voiture qu'il attend pour le lendemain matin, afin de se rendre, le cas échéant, au tribunal où Champamthieu doit comparaître. La moitié de la nuit se passe dans une véritable crise de doute où il hésite à mettre son projet à exécution (c'est le chapitre précédent, intitulé « Une tempête sous un crâne »). Exténué et finalement décidé à oublier le forçat qu'il a été, Jean Valjean s'endort. Le rêve est une allégorie du désert moral où l'entraînerait sa décision de garder le silence.

Notes
Comme le font remarquer Guy et Annette Rosa dans leur édition du roman, le narrateur n'a évoqué aucun frère de Jean Valjean dans le chapitre consacré à son portrait (partie 1, livre 2, chapitre 6) et il n'en est jamais question nulle part ailleurs dans le roman.

Romainville est un village ou une petite ville de la région parisienne, à Seine-Saint-Denis (environ 7 km au nord-est de Paris). Jean Valjean est à Montreuil, Montreuil-sur-mer, dans le Pas-de-Calais, au nord-ouest de la France. Au chapitre précédent, dans les rêveries de Jean Valjean qui précèdent ce rêve, Romainville a été deux fois évoqué. Ce sont les deux alinéas suivants :
« Ses artères battaient violemment dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit : Antoine Albin de Romainville » (p. 269).
« La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que Romainville est un petit bois près de Paris où les jeunes gens amoureux vont cueillir des lilas au mois d'avril » (p. 276).

Il s'agit évidemment de deux « associations libres » (le son de la cloche, la vente d'une cloche par un habitant de Romainville; le bois de Romainville et le lieu des amourettes au temps des lilas - le printemps). En revanche, on peut croire que le sens premier de la parenthèse de Jean Valjean est précisément qu'il a oublié ces associations.

Texte témoin
Victor Hugo, Les Misérables, Paris, Ministère de l'Éducation Nationale, 1972, 2 vol., vol. 1, p. 277-279.

Texte disponible sur le projet Gutenberg.

Édition originale
Victor Hugo, Les Misérables, Bruxelles et Leipzing, J.-A. Lacroix, Verboeckoven et cie, 1862, 10 vol.

Victor Hugo, Les Misérables, Paris, Pagnerre, 1862, 10 vol.

Remarque : exceptionnellement, ce roman a connu deux éditions originales, dont il est impossible de distinguer une édition « princeps ».

Édition critique
Victor Hugo, Les Misères, première version du roman, reconstituée sur les manuscrits par Gustave Simon, Paris, Baudinière, 1927, 2 vol. (version antérieure au parachèvement du roman entrepris en 1860).

Victor Hugo, Les Misérables, éd. Maurice Allem, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la pléiade »), 1951, p. 271-273.

Victor Hugo, Les Misérables, éd. Marius-François Guyard, Paris, Garnier, 2 vol., a1957, vol. 1, p. 289-291.

Victor Hugo, Œuvres complètes, vol. 2 (« Romans 2 »), Les Misérables, éd. Guy et Annette Rosa, Paris, Laffont, 1985, p. 188-189.




Le rêve de Jean Valjean

Formes que prend la souffrance pendant le sommeil

Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures qu'il marchait ainsi, presque sans interruption, lorsqu'il se laissa tomber sur sa chaise.
Il s'y endormit et fit un rêve.
Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons devoir transcrire ici cette chose textuellement.
Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade.
Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite : Le rêve que j'ai eu cette nuit-là.
« J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit.
« Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus.
« Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant, nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte.
« II n'y avait pas d'arbres dans la campagne.
« Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu, couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.
« Mon frère me dit : Prenons par le chemin creux.
« II y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que mon frère n'était plus avec moi.
« J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là Romainville (pourquoi Romainville ?)*.
« La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme debout contre le mur. Je dis à cet homme : Quel est ce pays ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y entrai.
« La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je demandai à cet homme : A qui est cette maison ? où suis-je ? L'homme ne répondit pas. La maison avait un jardin.
« Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait debout. Je dis à cet homme : Quel est ce jardin ? où suis- je ? L'homme ne répondit pas.
« J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me regardaient passer.
« Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs.
« Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre.
« Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis longtemps ?
« J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait personne autour de moi ».
II se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était encore nuit noire.

* Cette parenthèse est de la main de Jean Valjean.

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