André Breton

Clair de terre

France   1922

Genre de texte
recueil de poésies

Contexte
Premières des vingt-six pièces du recueil, premier des « Cinq rêves ».

Le titre désigne explicitement « Cinq rêves », tous dédiés à Georges de Chirico (Giorgio de Chirico, 1888-1978), peintre italien d'origine grecque, très actif à Paris vers 1911-1914 et dont les rapports au surréalisme, nombreux et fluctuants, vont de précurseur à exclu (à partir de 1926). L'édition originale des trois premiers de ces rêves s'accompagnait de la reproduction d'une de ses toiles, le Cerveau de l'enfant (1914), que possédait André Breton.

Notes
* Selon Marguerite Bonnet, il pourrait s'agir de Paul Valéry (éd. Pléiade, p. 149, n. 2).

Georges Gabory : poète, romancier et essayiste (1899-1978), présenté dans le rêve comme un fonctionnaire des lettres : il fut en effet lecteur chez Gallimard (Marguerite Bonnet, éd. Pléiade, p. 149, n. 3).

Pierre Reverdy : poète (1889-1960) auquel le (Premier) Manifeste (1924) accorde une place essentielle dans la définition de l'image surréaliste.

Lumière Voici le recoupement que propose Marguerite Bonnet : «Faut-il entendre ici un écho du dernier cri de Goethe : Mehr Licht («Plus de lumière!») par lequel Breton ouvre le 16 janvier 1937 sa déclaration à propos des seconds procès de Moscou ?» (Pléiade, p. 150, n. 2).

Texte témoin
André Breton, Clair de terre, précédé de Mont de piété, suivi de le Révolver à cheveux blancs, et de l'Air et l'eau, Paris, Gallimard (coll. « Poésie »), 1966, p. 37-38.

Édition originale
André Breton, « Récit de trois rêves », dans la revue Littérature (Paris), nouvelle série, 1er mars 1922, p. 5-6. Il s'agit du premier des trois rêves dont il est précisé : « sténographie de Mlle Olla ». Ils sont accompagnés de la reproduction d'une toile de Chirico, le Cerveau de l'enfant (1914). Cf. Pléiade, p. 1191.

André Breton, premier des « Cinq rêves », Clair de terre, Paris, Littérature (coll. « Littérature »), 1923.

Édition critique
André Breton, « Clair de terre », Œuvres complètes, vol. 1, éd. Marguerite Bonnet, Paris, Gallimard (coll. « Bibliothèque de la pléiade »), 1988, p. 149-150.




1er des «Cinq rêves»

Une vocation d'écrivain

À Georges de Chirico

I
Je passe le soir dans une rue déserte du quartier des Grands-Augustins quand mon attention est arrêtée par un écriteau au-dessus de la porte d'une maison. Cet écriteau c'est : « ABRI » ou « À LOUER », en tout cas quelque chose qui n'a plus cours. Intrigué j'entre et je m'enfonce dans un couloir extrêmement sombre.

Un personnage, qui fait dans la suite du rêve figure de génie, vient à ma rencontre et me guide à travers un escalier que nous descendons tous deux et qui est très long.

Ce personnage, je l'ai déjà vu. C'est un homme qui s'est occupé autrefois de me trouver une situation*.

Aux murs de l'escalier je remarque un certain nombre de reliefs bizarres, que je suis amené à examiner de près, mon guide ne m'adressant pas la parole.

Il s'agit de moulages en plâtre, plus exactement : de moulages de moustaches considérablement grossies.

Voici, entre autres, les moustaches de Baudelaire, de Germain Nouveau et de Barbey d'Aurevilly.

Le génie me quitte sur la dernière marche et je me trouve dans une sorte de vaste hall divisé en trois parties.

Dans la première salle, de beaucoup la plus petite, où pénètre seulement le jour d'un soupirail incompréhensible, un jeune homme est assis à une table et compose des poèmes. Tout autour de lui, sur la table et par terre, sont répandus à profusion des manuscrits extrêmement sales.

Ce jeune homme ne m'est pas inconnu, c'est M. Georges Gabory*.

La pièce voisine, elle aussi plus que sommairement meublée, est un peu mieux éclairée, quoique d'une façon tout à fait insuffisante.

Dans la même attitude que le premier personnage, mais m'inspirant, par contre, une sympathie réelle, je distingue M. Pierre Reverdy*.

Ni l'un ni l'autre n'a paru me voir, et c'est seulement après m'être arrêté tristement derrière eux que je pénètre dans la troisième pièce.

Celle-ci est de beaucoup la plus grande, et les objets s'y trouvent un peu mieux en valeur : un fauteuil inoccupé devant la table paraît m'être destiné; je prends place devant le papier immaculé.

J'obéis à la suggestion et me mets en devoir de composer des poèmes. Mais, tout en m'abandonnant à la spontanéité la plus grande, je n'arrive à écrire sur le premier feuillet que ces mots : La lumière...

Celui-ci aussitôt déchiré, sur le second feuillet : La lumière... et sur le troisième feuillet : La lumière*...

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